#maviedejurée – Ravie de faire partie du Jury pour le Prix Littéraire Romans France Télévisions 2018


les 6 essais en lice 
Yves Coppens, Origines de l’Homme, Origines d’un homme. Mémoires – Odile Jacob
Ivan Jablonka, En camping-car – Seuil
Charles Juliet, Gratitude. Journal IX (2004-2008) – P.O.L
Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, L’Amour après – Grasset
Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse – Seuil
Serge Toubiana, Les Bouées jaunes – Stock
les 6 romans en lice 
Nathalie Azoulai, Les Spectateurs – P.O.L
Michel Bernard, Le Bon cœur – La Table Ronde
Isabelle Carré, Les Rêveurs – Grasset
Eric Holder, La Belle n’a pas sommeil – Seuil
Marie-Hélène Lafon, Nos vies – Buchet Chastel
Marie Redonnet, Trio pour un monde égaré – Le Tripode
Romans et Essais couverture








Les passeurs de livres de Daraya

Delphine Minoui
Seuil



Daraya la rebelle ne manque pas d’imagination malgré le chaos qu’elle subit.
« L’obscurité ne peut chasser l’obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut chasser la haine ; seul l’amour le peut. » A l’image de cette belle phrase de Martin Luther King, Daraya, la rebelle, ne manque pas d’imagination malgré le chaos qu’elle subit. Ville assiégée depuis 2012 suite aux manifestations pacifistes du début du soulèvement anti-Assad de 2011, elle reste insoumise. Malgré les attaques incessantes au rythme de de bombardements et gaz sarin, Daraya garde la tête haute ne plie pas, ne donne pas son âme malgré son corps décharné.
Tel un fantôme elle impose sa présence.
C’est ainsi, qu’en découvrant des livres sous les décombres de la maison d’un directeur d’école, des jeunes révolutionnaires font le pari de créer en 2013 une bibliothèque souterraine, source de lumière et d’espoir pour échapper à la folie.
Delphine Minoui, grand reporter, spécialiste du monde arabo-musulman découvre un jour une photo de cette bibliothèque secrète. Intriguée elle décide de rentrer en contact avec ces jeunes. Commence alors à travers Skype une correspondance de quatre ans . Elle apprend à connaître ses jeunes, Ahmad, Shadi, Jihad alias « Hussam », Abou Malek mais aussi l’Ustez Muhammed Shihadeh, grand précurseur du mouvement pacifiste ;
A travers ce récit, Delphine Minoui nous ouvre la porte d’un univers incroyable plein d’optimisme. Elle arrive à retracer avec justesse et réalisme le quotidien de ses jeunes dans l’enfer, le rôle clé de cette Bibliothèque qui les aide à tenir, à garder l’espoir à ne pas sombrer dans la folie. Un récit très visuel.
Un témoignage émouvant, beau, lumineux. On en ressort avec le sourire.

A mon sens « Les passeurs de livres de Daraya » mérite le Grand Prix Elle pour la catégorie essai.


La salle de bal

Anna Hope
Gallimard du monde entier

« J’ai cassé une fenêtre. A la filature. Hier. Je suis désolée. Je rembourserai. Mais je ne suis pas folle. »
Angleterre, hiver 1911, dans un sursaut d’humeur, Ella Fay, une jeune irlandaise, brise une vitre de la filature dans laquelle elle travaille depuis l’enfance. Un geste qui la conduit tout droit à l’asile d’aliénés de Sharston dans le Yorkshire, une institution sordide où elle espère être rapidement libérée. Mais le temps passe et elle doit se frotter à cet univers qui sépare les hommes et les femmes, à la rudesse des infirmières, aux questions du Docteur Charles Fuller, aux autres pensionnaires dont Clem. Il y a tout de même les vendredis dans la salle de bal, une idée du Docteur Charles Fuller pour guérir les patients. Et surtout John Mulligan, un « irlandais mélancolique ».
Au son du piano, Ella et John s’envolent dans une valse, puis deux, puis trois. Leur cœur s’emballe et les voilà loin de Sharston mais le Docteur Charles Fuller ne l’entend pas de cette manière.
On se laisse enivré le temps d’une valse et l’on découvre avec plaisir une histoire d’amour dans un contexte d’études expérimentales sur les « faibles d’esprit ». Une valse à trois temps qui donne, tour à tour, la voix à Ella, John puis Charles.
A travers ce récit romanesque plein de poésie, Anna Hope manie avec une grande dextérité toute une palette d’émotions. Elle nous invite également à réfléchir à la définition de la folie dans l’Angleterre des années 1900.  Période de crise économique, durant laquelle, Winston Churchill, alors ministre de l’intérieur, s’intéressait fortement à l’eugénisme.

Une écriture sublime. Un roman fort et intense. Un très bel hommage à l’arrière-arrière-grand-père d’Anna Hope qui a été interné en 1909 dans le Yorkshire. Je le recommande vivement !


Chacune de ses peurs

Peter Swanson
Calmann-Lévy

Kate, encore fragilisée par une expérience sordide avec un petit ami possessif et maladivement jaloux, lutte contre ses peurs qui l’a contraint à réduire ses activités et sorties. Lorsque Corbin, son cousin qu’elle ne connaît pas lui propose d’échanger leur appartement elle décide de relever ce défi. Une issue peut être à ses angoisses. Mais dès son arrivée à Boston sa nouvelle voisine Audrey Marshall est trouvée assassinée dans son appartement. Kate se trouve alors mêlée à l’enquête.
Peter Swanson signe là un policier sous fond d’intrigue psychologique. Le récit est fluide, les ingrédients sont intéressants pour en faire un bon policier. Toutefois, le suspens n’est pas suffisamment mené. On devine rapidement le dénouement malgré des rebondissements tout est dit dès le milieu du récit.
Un policier agréable à lire mais pas assez abouti.



Juste après la vague

Sandrine Collette
Denoël
❤️❤️❤️❤️❤️

Les forces naturelles sont déchaînées depuis l’effondrement d’un volcan dans l’océan. Ce dernier s’est réveillé comme un monstre affamé qui lèche la terre pour en prendre de plus en plus possession. Pas de répit non plus dans le ciel criblé d’orage. Pata, Madie et leurs neufs enfants scrutent désespérément les secours mais seuls des cadavres sont refoulés par l’océan. Ils sont les seuls encore présents sur l’île. Leur maison située sur un monticule leur a accordé un délai mais pour combien de temps ? Il faut partir au plus vite seulement leur barque ne peut les prendre tous.
Avec une plume sublime, Sandrine Collette nous entraîne dans un récit puissant qui pose la question des choix douloureux, ceux qui imposent des sacrifices lourds de conséquences.
Nous plongeons dans cette atmosphère de fin du monde, nous buvons la tasse, luttons pour ne pas nous noyer, les émotions en pagaille et le souffle court, nous suivons le destin de cette famille emprisonnée des eaux. Chaque membre tour à tour prend sa place. On s’attache à ses personnages singuliers et on espère le cœur battant qu’ils vont s’en sortir. Sandrine Collette réussit à nous maintenir en haleine dans un récit où il y a peu d’évènements. Un tour de force. Elle transforme l’océan en un personnage fort, donne de l’ampleur aux émotions de chaque membre de la famille, l’amour, la colère, la peur, le courage … et nous bouscule.
Ce roman fait l’effet d’un tsunami, c’est beau, c’est fort, nous ne pouvons le lâcher ni ne voulons qu’il se finisse. Et il reste ancré dans notre esprit.
Un gros coup de cœur pour ce roman que je recommande absolument !
Un grand merci également à Babelio pour cette découverte incroyable et l’opportunité de rencontrer Sandrine Collette le 1er février ! J’ai hâte !



Une partie rouge

Maggie Nelson
Editions du Sous-sol

Un essai autobiographique où l’auteur Maggie Nelson nous fait part de ses réflexions et ses sentiments sur un drame survenu avant sa naissance et qui a marqué sa vie : le crime de sa tante Jane Mixer, sœur de sa mère qui est survenu en 1969 dans le Michigan.
Malgré une mère qui a tout fait pour cacher ses sentiments, Maggie Nelson est hantée par le meurtre de sa tante resté irrésolu. Elle décide en 2004 d’écrire un recueil de poésie à ce sujet. Alors qu’elle s’apprête à publier son ouvrage, sa mère reçoit un appel : la police a trouvé un nouveau suspect et un procès va avoir lieu. Pour Maggie Nelson c’est une plongée dans son enfance où tous les souvenirs douloureux refont surface comme le décès soudain de son père. Avec une belle plume, l’auteur fait un témoignage précis du déroulement du procès et aussi de tout ce qu’il réveille pour elle, sa mère, sa sœur et son grand père.
Un témoignage bouleversant sur un drame qui a fait basculer la vie de toute une famille
Un essai qui se lit comme un patchwork des réflexions de Maggie Nelson sur les événements qui ont marqué sa vie. On peut regretter le manque de fil conducteur, l’écriture est toutefois agréable et la construction du récit, même si elle ne m’a pas plu, est intéressante.


La tête et le cou

Maureen Demidoff
Editions Les Syrtes

La tête et le cou de Maureen Demidoff est un recueil de témoignages de trois générations de femmes russes : durant l’Union soviétique, la période libérale des années 1990 et la Russie de Poutine. Quinze femmes s’expriment sur leur identité, leur féminité, leurs sentiments dans une Russie fortement marquée. L’essai se termine sur l’avis d’un psychanalyste des femmes qui complète ce recueil de témoignages.
Le titre est inspiré d’un proverbe russe « la tête ne bouge que grâce au cou qui la commande et ne regarde que la direction que le cou indique, la tête c’est l’homme et le cou la femme ».

A travers la parole de ces femmes, Maureen Demidoff nous laisse entrevoir qu’est-ce qu’être une femme en Russie durant ces trois périodes clés. L’écriture est simple et l’approche est intéressante mais pour moi l’essai manque de sel. On ressent bien la fierté de ces femmes, leur fort caractère, l’importance de leur féminité malgré peu de foi en les hommes et l’amour ; néanmoins le style ne nous permet pas assez de plonger dans l’atmosphère et la culture russes. L’essai reste à la surface c’est dommage.


Les cendres d’Angela

Franck McCourt
Belfond

Il a suffi d’un tremblé de genoux.
Ainsi est conçu Frank McCourt lors d’une soirée à Brooklyn en 1930.
Il devient l’aîné d’une famille misérable avec un père, irlandais du Nord, peu responsable, qui dépense son salaire en alcool et ivre réveille au milieu de la nuit ses fils pour entonner des chants irlandais, et une mère, irlandaise du Sud, courageuse mais qui accepte non sans émotions son sort.
Le froid et la faim assaillent, et Frank, dès son plus jeune âge doit faire preuve de débrouillardise et d’imagination pour survivre et s’en sortir tout d’abord dans les rues de Brooklyn pendant ses quatre premières années, puis les quinze années suivantes dans les rues de Limerick, en Irlande.
Avec une plume romanesque, Frank McCourt décrit avec émotion et humour son enfance misérable. Il dresse un récit autobiographique qui sollicite nos cinq sens : On voit ce petit garçon en culotte courte, on a faim, la nausée ou on se délecte avec lui, on a froid, les habits nous grattent, on a envie d’un bon bain, on sent les rues nauséabondes et les odeurs de whisky …
Une totale immersion dans Brooklyn puis dans une Irlande Catholique des années trente touchée par la ruine et la famine.
La magie de l’écriture de Frank McCourt opère, on se laisse emporter par son histoire et on s’attache à tous ces personnages qu’il dépeint avec bienveillance, tendresse et générosité. On ressort ému de son enfance captivante.
Un très beau roman qui semble être aussi un hommage à la mère de Frank McCourt.

Un grand merci au Club de l’Explorateur d’Orange pour m’avoir donné l’opportunité de lire cette nouvelle édition !


Ces rêves qu’on piétine

Sébastien Spitzer
L’Observatoire
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Ils sont des milliers à arpenter les routes des territoires de l’Est. Des rescapés, affaiblis, hébétés, qui tentent de retrouver le chemin de la liberté, de fuir l’horreur des camps. Il y a Aimé, Fela, sa fille Ava, et aussi Judah qui détient dans un rouleau en cuir la mémoire des camps.
Au même moment dans Berlin assiégée, les hauts dignitaires, réunis au Konzerthaus, reçoivent un carré de cuivre par personne, une dose de cyanure pour leur permettre de partir la tête haute. Parmi eux, Magda Goebbels, figure féminine la plus puissante du troisième Reich qui part rejoindre le bunker du  führer où elle va préparer sa mort et celle de ses enfants.
Avec une très belle plume, Sébastien Spitzer dépeint des personnages forts et uniques aux destins dramatiques. Il réussit à mêler réalité et fiction pour apporter une lumière atypique sur cette période si particulière de fin du nazisme. Il fait parler à tour de rôle ses personnages. Au fur et à mesure on apprend à les connaître. On découvre la survie de Fela dans les camps, sa fille Ava conçue et née dans le bloc 24-A à Auschwitz, celle de Richard Friedländer raflé parmi les premiers juifs et condamnés sans appel malgré la position et l’influence de sa belle- fille, Magda Goebbels dans le troisième Reich. On tente aussi de comprendre la personnalité complexe de cette dernière, ses motivations sans y voir juste le monstre.
Un tableau singulier qui laisse néanmoins une part d’humanité à chaque personnage.

Un premier roman fouillé, profond qui réveille en nous toutes sortes d’émotions et ne manque pas de poésie. Un tour de force qui montre le grand potentiel de Sébastien Spitzer.